Visite Photo dans Jerusalem

Jérusalem au bout de l'objectif

Par le photographe Eitan Simanor

Photographier Jérusalem, en particulier sa Vielle Ville, ne s'improvise pas. Le défi est de taille, il exige un peu de préparation en amont, un moment de réflexion et peut-être même une remise en question…

 

Le photographe Hiérosolymitain Eitan Simanor dresse un bref état des lieux, nous fait part de sa précieuse expérience sur le terrain et nous livre quelques astuces pour ne pas sombrer dans le banal.

Nous sommes tous prêts à compatir pour l'écrivain confronté au syndrome de la page blanche, probablement parce que nous en avons tous fait l'expérience. Mais qu'en est-il du photographe face à un projet dans la Vielle Ville de Jérusalem?

Il ou elle se retrouve quotidiennement confronté à l'effet inverse, qui n'est pas moins traumatisant: la Vielle Ville ressemble à un décor de théâtre exubérant, les acteurs sont tous hyperactifs et le décor a la texture d'un parchemin ancien couvert de saintes écritures sur lesquelles on aurait griffonné des graffitis engagés.

Le photographe est comme un opérateur de radar cherchant à découvrir un signal caché dans un brouillard de bruit blanc de haute intensité. Evoluant autour de son sujet, il cherche constamment à le contenir dans un cadre, en excluant le perpétuel désordre endémique dû à l'activité trépidante. Obtenir un "clean shot" (une image dépouillée) dans les ruelles de la Vielle Ville est aussi improbable que d'y rencontrer le Messie.

Je peux témoigner de tout cela car la plupart de mes travaux photographiques à Jérusalem sont basés avant tout sur l'observation de la fiévreuse activité quotidienne dans les allées de la Vielle Ville, à essayer de décoder la perpétuelle lame de fond qui sans cesse balaie ce minuscule microcosme. Capturer l'essence même de Jérusalem, telle est la mission que je me suis assigné depuis des lustres. Pour cela j'ai développé des outils, j'ai appris la carte de la Vielle Ville par cœur, je connais la lumière à chaque coin de rue et à chaque saison (presque), je photographie sans relâche les évènements, même les plus insignifiants et je fréquente régulièrement les sites dans l'enceinte des murs de la ville. A en croire la pléthore de manuels de photographie, je devrais avoir transcendé la Vielle Ville depuis bien longtemps. Or ce n'est pas le cas.

Deux citations par la légendaire photographe américaine Dorothea Lange m'ont aidé à faire quelques progrès: "Choisissez un thème et travaillez le jusqu’à en être exténué… votre sujet doit susciter en vous l'amour ou l'exaspération sans borne." A première lecture il me semblait que j'avais fait ce qu'il faut mais je réalisais rapidement qu'au fond je n'avais jamais réellement approché l'épuisement. Depuis j'ai adopté une attitude bien moins indulgente vis à vis de mes fatigues et je multiplie mes efforts. Je veux croire que ça a payé, peut-être. Pour ce qui est de l'amour ou de l'exaspération sans borne à l'égard de la Vielle Ville, je n'ai pas encore décidé… une citation par une autre photographe américaine légendaire, Susane Meiselas, m'a sorti de l'ornière: "l'appareil photo est une excuse pour se trouver quelque part en tant qu'outsider, il octroie à la fois un point de connexion et de séparation."

Une deuxième citation par Dorothea Lange m'a frappé comme une révélation. J'ai d'abord été déstabilisé et puis j'ai fini par l'adopter comme évangile: "De savoir à l'avance ce que vous cherchez vous amène forcément à photographier vos préconceptions, ce qui est limitant et souvent erroné".

En tant que photographe à Jérusalem vous n'êtes jamais seul sur un sujet ou sur un évènement, aussi banal soit-il. Il n'est pas rare d'être entouré de photographes assoiffés de gloire, comme vous. Le réflexe consiste à se couler dans la masse et à se concentrer sur les scènes les plus dramatiques, les plus iconiques ou les plus médiatiques. Le résultat se résume souvent à une série de pales clichées préconçus. Mais si vous faites l'effort de prendre un peu de distance, de changer de perspective, de chercher l'incongru et de tourner le dos au tangible, vous pénétrez alors dans une nouvelle et fascinante Jérusalem.

Et vous voilà à creuser de plus belle dans le bruit blanc, mais avec un peu de foi et suffisamment d'obstination vous êtes prêts pour la pêche aux diamants, pour peu que la chance soit avec vous. Ne soyez pas surpris, bien sûr, si à la fin de la journée, alors que les allées étroites de la Vielle Ville s'emplissent d'obscurité après que les foules les ont désertées, alors que votre corps crie pitié et que vos jambes refusent de gravir les dernières marches hors de la Vielle Ville, vous vous retrouvez avec seulement une poignée de bonnes photos. C'est le moment de se référer à cette merveilleuse citation de l'auteur anglais W. Somerset Maugham: "Toute production d'un artiste doit être l'expression d'une aventure de son âme"

Mais le photographe doit encore s'attendre à plus de frustrations dans sa campagne pour conquérir la Vielle Ville de Jérusalem. Toute description visuelle de la ville et de son tissu humain inclus inévitablement une dimension iconique, un dialogue entre le subconscient et quelques-uns des repères les plus universels.  Cela est dû au fait que Jérusalem bénéficie d'un destin sacré… ou plus prosaïquement, au fait que dans toutes les nations qui ont en commun une culture basée sur le monothéisme, les individus partagent une collection de concepts et d'images qui leur vient de leur entourage, de leur éducation, de leur culture et de leur propre relation avec la foi.  Ces concepts et images émanent tous de dogmes religieux ou de récits issus de saintes écritures. Cette citation d'Albert Camus fait peut-être sourire certains mais elle ne laisse aucun de nous indifférent: "Je préférerais vivre ma vie comme si Dieu existait, et puis mourir pour découvrir qu'il n'existe pas plutôt que vivre ma vie comme s'il n'y avait pas de Dieu et découvrir enfin qu'il existe."

Jérusalem joue un rôle central de ville sainte pour les 3 narratifs monothéistes. La Bible, les Evangiles et le Coran ont inspirés l'humanité depuis qu'ils sont parmi nous. Hollywood a produit de nombreux films à succès basés sur les personnages qui peuplent la Jérusalem des écritures. L'influence qu'ont sur nous les symboles religieux, les héros et les récits tirés des écritures saintes est difficilement quantifiable. Un exemple extrême bien que controversé est le syndrome de Jérusalem. Il s'agit d'une condition mentale provoquée par des idées obsessives d'ordre religieux et dont le principal catalyseur est une visite à Jérusalem. Cette condition n'est pas spécifique à une religion, elle peut affecter aussi bien les juifs, les chrétiens et les musulmans.

Un photographe occidental est forcément influencé par ces messages à caractère religieux. Comment cela se traduit-il dans son travail lorsqu'il photographie à Jérusalem? Le photographe brandit en fait une arme à double tranchant: d'un côté sa démarche créative s'inscrit dans un contexte judéo-chrétien plus ou moins marqué. D'un autre côté, en photographiant à Jérusalem, il est en quelque sorte immergé dans une réalité à connotation judéo-chrétienne. Ajoutez à cela le fait que ses photos seront probablement vues par un public qui est lui-même en majorité le produit d'une influence judéo-chrétienne!

Un jeune et talentueux photographe israélien, Adi Ness, a fait un choix délibéré dès le départ, il utilise dans son art tous les éléments de son identité: "mes photos sont des mises en scène de grande dimension qui s'inspirent de l'histoire de l'art et de thèmes religieux ainsi que de ma propre expérience en tant que jeune homme gay". Une de ses plus célèbres photographies met en scène le dernier repas de Leonard de Vinci mais remplace les personnages par des soldats israéliens. Cette photographie est apparue en couverture du New York Time en 2008. Adi Ness ne se sert pas, dans sa photographie, de la réalité d'aujourd'hui dans les rues de Jérusalem. En tant qu'artiste il prend la liberté d'interpréter et de transposer dans son studio les scènes à thème religieux qui l'inspirent.

Pour ce qui est du photographe travaillant sur un projet à Jérusalem, les allées étroites de la Vielle Ville sont son studio et les foules qui s'y pressent sont ses modèles. Or comme nous sommes à Jérusalem ses photographies vont immanquablement inclure des connotations issues de saintes écritures. Mais la délicate réalité, la dure lumière Moyen Orientale et le désordre inhérent risquent de jurer face aux étincelantes productions Hollywoodiennes et la splendeur des peintures historiques de scènes bibliques par les plus grands maitres. Comment se mesurer à un tel défi? Mon conseil, comme nous l'avons appris de Dorothea Lange, est de travailler sans préconception et jusqu'à l'épuisement. Je recommande également de déclamer de temps à autre cette citation par un autre célèbre photographe américain, Ansel Adams: "La photographie est une poésie austère et brulante de la réalité"

 

© Eitan Simanor

Eitan Simanor - Photographe

Eitan Simanor est un photographe Indépendant basé à Jérusalem.

Il est également guide de tourisme, diplômé du ministère du tourisme en Israël.

Eitan est avant tout un photographe de reportage. Il a collaboré avec de nombreuses ONG dans le domaine de l'aide internationale et avec des magazines de voyage renommés.

En parallèle il conduit ses propres projets documentaires et artistiques sur différents aspects de sa ville, Jérusalem. La photographie de rue en Noir et Blanc est son terrain de prédilection.

Eitan organise des ateliers de photographie dans les ruelles de la Vielle Ville de Jérusalem. Ces ateliers permettent aux photographes de tous niveaux de parfaire leur approche photographique tout en découvrant la beauté envoûtante de la ville 3 fois sainte et du Levant. Ces ateliers n'exigent aucun matériel particulier (un smartphone peut parfaitement suffire en tant qu'appareil photo!).

Les ateliers s'articulent autour de 2 thèmes principaux:

 

·        La problématique spécifique liée à tout projet photographique dans la Vielle Ville de Jérusalem. Nous explorons les solutions et astuces pratiques sur le terrain.

 

·        Une réflexion sur notre pratique photographique et sur la façon de développer une écriture personnelle par le biais de la photographie.

 

Pour plus de détails contactez Eitan:

Eitan Simanor: +972 50 447 2277

esimanor@gmail.com

 

la page "ateliers photo" sur son site: ici

son site de guide touristique: ici

son site de photographe: ici

 

 

 

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